Après tout, en rachetant Twitter, il était convaincu qu'on pouvait déplacer un datacenter entier de la Californie à l'Orégon. En quelques jours. En pleines vacances de Noël. Pendant que la prod tournait.
Les Adminsys : non mais c'est pas possible
EM : si si ça va le faire
LA : mais non
EM : mais si
LA : ou alors ça va couter un bras
EM : hors de question
EM : on va mettre une annonce sur le bon coin pour trouver des déménageurs
EM : pendant ce temps manu tu files acheter des Airtags à l'apple store pour identifier les serveurs, ah et prends des bières au passage
EM : michel tu vas aller acheter quelques cadenas et créer un Google Docs pour mettre les infos dedans, histoire qu'on s'y retrouve
EM : simon débranche le cable là pour voir
EM : c'est bon la prod est toujours up ?
LA : euh
EM : allez hop chargez moi ça dans le camion on enchaine
EM : manu ça vient ces airtags ?
LA : oskour
Évidemment c'était catastrophique, ça a eu plein de conséquences durables sur la stabilité de Twitter. Mais le site est toujours en prod. Le datacenter a été déplacé. N'importe comment mais ça s'est fait.
Donc après ça, est-ce que c'est si absurde d'être convaincu qu'on peut foudre la prod dans une navette et tout larguer en orbite ? Pas tant, il me semble. Ça reste extrêmement dangereux et complètement con. Mais assez logique, d'une certaine manière.
Et donc, d'où peut venir l'aplomb qui fait voir le monde comme ça ?
À mon avis, d'une capacité à voyager dans le temps. D'une manière très particulière, en existant uniquement dans le futur. Il y aura toujours une solution, ça vaut le coup de continuer, de chercher, de bidouiller, de rogner ici, d'économiser là, d'ignorer les autres, leurs conseils, leurs mises en gardes, leurs besoins, au bout du compte, on va s'y retrouver... C'est un état d'esprit qui est 100% centré sur le futur et son potentiel, à un point tel que les conséquences présentes n'existent plus.
Le jour ou les flics viendront arrêter Musk parce qu'il aura refuser de filer ses mails à la gouverneuse du Texas, il leur dira sans hésiter "c'est chouette, vu que vous êtes venus en Tesla on va gagner du temps grâce à la conduite autonome", ou un truc du genre. Parce que le présent n'existe pas, il ne reste que le futur. Tout est une opportunité, rien n'est un problème.
Elon Musk est un exemple chimiquement pur d'individu qui a poussé à l'extrême la logique obligataire de sacrifice du présent pour le futur. Et qui peut le faire en rigolant et sans aucune honte ni culpabilité ni souffrance apparente parce que le statut de milliardaire et l'aplomb qu'il en tire (au moins en partie) lui permettent de déléguer aux autres les modalités pratiques et crues de l'opération. Son sacrifice a lui est un sacrifice relationnel. Pour faire ça, il sacrifie la possibilité d'avoir des relations authentiques, sincères avec les autres.
Et c'est ce qui le rend à mon avis particulièrement dangereux. Mais paradoxalement gérable ?
On peut le faire revenir dans le présent. Pas avec une punition de type procès qui, encore une fois, est orientée futur lointain et qu'il pourra toujours raconter comme une opportunité. Par une action qui impacte son présent avec des conséquences inévitables.
À mon avis, l'empêcher matériellement de prendre son jet privé la semaine prochaine, de bouffer son plat préféré demain ou filer un million à son assistant pour que celui-ci puisse partir en congés un an ou deux aura infiniment plus d'impact que de condamner Musk a payer 20 milliards dans trois ans.
Je suis convaincue qu'on peut arrêter les Elon Musk de tout poil en les faisant voyager dans le temps, vers le présent. Vers nous.
Fin de la parenthèse.
#EarningsReporte #UsPol